CLASSES SOCIALES


CLASSES SOCIALES
CLASSES SOCIALES

Les situations qui sont faites aux individus dans une société, quelle qu’elle soit, ne sont pas toutes semblables et, de ce point de vue, on peut les classer en plusieurs catégories présentant entre elles une sorte de hiérarchie plus ou moins évidente et reconnue. Ces différences de situation, de statut, peuvent tenir soit à la fortune, soit à la profession, soit au niveau d’instruction, soit au pouvoir, soit au prestige ou à toute autre détermination sociale. Il arrive que ces catégories soient nettement établies, institutionnalisées, comme c’était le cas par exemple des trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état) sous l’Ancien Régime, ou encore des castes dans l’Inde traditionnelle. Mais il se peut aussi, lorsqu’est proclamée une égalité de droit par exemple, qu’elles ne soient pas nettement tranchées, et il appartient alors au sociologue de les reconnaître et de les délimiter. On parle dans ce cas de classes sociales . Le problème alors consiste d’abord à les définir, c’est-à-dire surtout à dire sur quels critères on se fonde pour les distinguer les unes des autres. Il est ensuite de savoir s’il s’agit là d’une division simplement méthodologique, ou bien si ces classes correspondent à une réalité effective, autrement dit si elles forment des unités à quelque degré et non pas seulement des collections d’individus n’ayant entre eux aucun lien social particulier. Dans l’un des cas, on aura affaire à une définition nominaliste, et dans l’autre à une définition réaliste, ce qui n’exclut pas évidemment une position intermédiaire et plus nuancée.

C’est à partir de la réponse à cette question qu’on pourra tenter de savoir si le concept de classe sociale peut être appliqué à n’importe quel type de société ou à certaines phases seulement de l’évolution historique, et que l’on pourra, dans les contextes adéquats, identifier les classes, les dénombrer et utiliser aussi cette notion pour établir diverses corrélations, apprécier le rôle historique de leur agencement, en tirer divers enseignements permettant de mieux comprendre la vie des sociétés.

1. La conception réaliste

Les classes selon Karl Marx

Ainsi qu’il le reconnaissait lui-même dans la Lettre à Weidemayer (5 mars 1852), Marx n’a pas découvert l’existence des classes dans la société. Néanmoins, c’est lui qui en a le premier mesuré toute l’importance historique, et c’est toujours, plus ou moins, en partant de ses analyses, soit pour les compléter soit pour les réfuter, qu’on étudie maintenant les classes sociales.

Malheureusement, la position de Marx lui-même à ce sujet prête à controverses, car on trouve dans ses œuvres des jugements divers sur le nombre des classes, sur la durée de leur existence et, finalement, sur leur définition, d’autant plus qu’il a interrompu la rédaction du troisième livre du Capital au chapitre qui devait leur être consacré. Comme l’a remarqué Gurvitch, les œuvres de jeunesse de Marx insistent principalement sur l’aspect sociologique des classes, en liaison avec une philosophie de l’histoire, en soulignant notamment que la distinction entre elles n’est pas fondée sur «le porte-monnaie», c’est-à-dire pas sur la fortune ni sur le revenu. Par la suite, il a plus particulièrement mis l’accent sur leur aspect économique; dans ses ouvrages historiques, il a insisté surtout sur leur importance politique.

Les classes sont-elles pour lui liées à la structure de toute espèce de société? Évidemment non, puisqu’il pense que le socialisme pourra amener leur disparition. Mais sont-elles du moins congénitales à la société? Dans la lettre déjà citée, Marx estime que son principal mérite est d’avoir démontré que «l’existence des classes ne se rattache qu’à certaines phases historiques du développement de la production». Autrement dit, les classes ne seraient apparues qu’avec l’industrialisation et les débuts du capitalisme. Mais, dans Le Manifeste communiste , il affirme au contraire que «l’histoire de toute société passée est l’histoire de la lutte des classes», et il cite comme exemples celle des hommes libres et des esclaves, celle des patriciens et des plébéiens dans l’Antiquité. De tout temps, il y eut ainsi une opposition entre oppresseurs et opprimés, et celle de la bourgeoisie et du prolétariat n’en est que l’aspect moderne. On peut en déduire que Marx, suivant qu’il simplifie sa pensée pour les besoins de la polémique ou qu’il la précise dans ses œuvres plus approfondies, emploie le mot «classe» au sens large ou au sens étroit. Plus exactement, la lutte entre exploiteurs et exploités remonte aux origines de l’humanité, mais c’est seulement dans le rapport industriel que cet antagonisme devient fécond et porteur de sa propre solution, qui est la prise de pouvoir par le prolétariat.

Pour la même raison, le marxisme peut tantôt réduire le nombre des classes à deux termes opposés, comme on vient de le voir, tantôt énumérer plusieurs classes engagées à des titres divers dans ce processus. Il arrive ainsi à Marx de distinguer trois classes (dans le tome III du Capital : ouvriers salariés, capitalistes, propriétaires fonciers), quatre classes (selon une interprétation donnée par Overbergh: bourgeoisie capitaliste, prolétariat, propriétaires fonciers, petite-bourgeoisie), sept classes (dans Les Luttes de classes en France , où il donne une place à part aux banquiers, aux boutiquiers et au sous-prolétariat) ou même huit classes (dans Révolution et contre-révolution en Allemagne , où il fait intervenir la noblesse féodale et établit une distinction entre les ouvriers agricoles et ceux de l’industrie). Autrement dit, il tient compte des contextes historiques et aussi du niveau d’analyse auquel il doit se placer suivant les cas. Dans ces conditions, quels sont les principes de ces classifications? D’abord, on ne saurait trop y insister, toute la typologie marxiste des classes suppose, à l’arrière-plan, la dichotomie entre exploiteur et exploité ou, dans une perspective plus proche, entre classe possédante et prolétariat, cette dernière opposition étant fondée de la façon la plus observable sur la possession ou la non-possession des instruments de production. Mais, à l’intérieur de ce dualisme, il y a des catégories qui peuvent se constituer en classes distinctes. L’important est alors de savoir selon quels critères une classe se définit comme telle et n’est pas une simple sous-classe ou une classe virtuelle. Pour répondre à cette question, on peut se reporter à un texte célèbre dans lequel Karl Marx se pose cette question à propos des petits paysans dans la France du milieu du XIXe siècle (Le 18-Brumaire de Louis-Napoléon ). Les critères qu’il utilise alors pour savoir dans quelle mesure ces petits paysans constituent une classe sont, outre la référence implicite à la place qu’ils occupent dans le processus économique, la communauté de certains caractères (modes de vie, intérêt, culture), l’opposition à d’autres classes et l’unité vécue ou, si l’on préfère, la conscience de classe.

Ainsi, la division en classes ne se confond pas avec la simple stratification sociale et avec la division des professions, car celle-ci subsistera un certain temps après que le socialisme aura éliminé la lutte des classes. La classe est donc, en un sens, une catégorie socio-professionnelle; mais, pour Marx, elle est aussi et surtout définie par son insertion dans la lutte des classes et par la conscience qu’elle a d’être une classe. Ce sont ces derniers caractères qui fondent le réalisme de la notion de classe. Il est vrai que, dans certains textes, Marx semble dire que seul le prolétariat peut avoir une véritable conscience de classe; il y a pour lui deux sortes de conscience de classe: l’une qui est simplement idéologique, dans le sens limitatif de ce mot, c’est-à-dire liée étroitement aux intérêts propres de la classe en question, et l’autre, celle du prolétariat, qui est conscience au sens fort du mot, c’est-à-dire conscience scientifique et objective et, de ce fait, prise de conscience de la situation sociologique dans son ensemble. C’est à ce titre aussi qu’elle est révolutionnaire. Précisant la pensée de Marx, Lukacs insiste sur le fait que la véritable conscience de classe n’est pas conscience psychologique, mais conscience historique tout en étant individuelle.

Les classes selon Gurvitch

La théorie de Georges Gurvitch est l’une des tentatives les plus notables pour maintenir le réalisme des classes sociales tout en limitant la notion au point de vue sociologique et en l’affranchissant de ses liens avec une philosophie de l’histoire.

La position de Gurvitch se rapproche d’autre part de celle de Sorokin. Celui-ci, s’élevant contre les conceptions nominalistes, refusait de limiter la classe sociale à un groupe uni-fonctionnel (uni-bonded ), défini, par exemple, par telle catégorie professionnelle ou par tel type d’activité, et même il critiquait les définitions qui retenaient plusieurs fonctions, mais sans s’attacher aux plus essentielles, comme la définition de «classe oisive» (leisure class ) que Veblen caractérisait en retenant le double critère d’acquisition et de loisir. Sorokin pensait que pour distinguer les classes les unes des autres il fallait recourir à un grand nombre de critères. C’est en cela même que consiste le pluralisme de Gurvitch, avec en plus une systématisation des critères. La classe sociale est, pour lui aussi, un type particulier de groupement qui se distingue des autres par six caractères cardinaux.

Les classes sont en effet supra-fonctionnelles (ce qui englobe diverses fonctions, notamment la fonction économique, particulièrement accentuée); elles sont incompatibles entre elles (ce qui peut entraîner une lutte des classes); elles sont réfractaires à la pénétration par la société globale (ce qui maintient leur originalité par rapport à la nation ou à la civilisation, notamment dans les modes de vie et dans la culture); elles présentent une tendance à se structurer; elles sont des groupements de fait (ce qui les distingue par exemple des castes ou des ordres); ce sont enfin des «groupements à distance», leurs membres étant disséminés dans l’ensemble de la société.

Si la conscience de classe ne figure pas dans cette énumération, c’est, dit l’auteur, parce qu’elle en découle tout naturellement, et qu’elle est impliquée principalement dans la tendance à la structuration. Quant au critère le plus utile au sociologue pour mesurer pratiquement le degré de réalité d’une classe, c’est sans doute celui de la résistance à la pénétration par la société globale. Il indique en tout cas la spécificité et la vitalité d’une classe qui conditionnent ainsi la conscience de classe de celle-ci. Par exemple, la persistance de la classe paysanne en Russie s’explique par le fait qu’elle a été longtemps fermée à la société globale. De même, si l’on peut dire qu’une classe technico-bureaucratique s’y est constituée, c’est dans la mesure où ce groupe forme un monde qui s’est fermé de plus en plus à la société globale.

Quant au critère de la structuration, il ne doit pas être confondu avec l’organisation. Une classe sociale constituée ne peut s’exprimer dans une organisation unique; elle est structurée par une même mentalité, une communauté d’idées, de symboles, de valeurs, ce qui implique aussi la conscience de classe, les œuvres culturelles et les idéologies. Pour savoir, par exemple, si dans tel contexte historique, la bourgeoisie commerçante constitue une classe latente, une sous-classe de la bourgeoisie en général ou une classe spécifique, on aura intérêt à voir dans quelle mesure elle a aussi une structure propre.

On voit qu’avec Marx, Lukacs et Gurvitch la notion de classe est définie comme une réalité, un fait que le sociologue cherche à cerner à l’aide de divers critères. Mais on peut toujours se demander si cette réalité n’est pas découpée par le sociologue lui-même à partir des idées qui lui servent de critère. Finalement, comme le signale P. Naville, la classe ne peut pas correspondre seulement à une réalité; elle doit aussi répondre à une nécessité logique, être synonyme de genre. Dire, en effet, qu’elle existe réellement parce que ses membres ont conscience de son existence, de leur appartenance à elle, c’est utiliser un critère subjectif, car, pour qu’on estime faire partie d’une classe, il faut que la notion même de cette classe soit donnée antérieurement à ce jugement. Pour éviter ce cercle vicieux, ce subjectivisme et, à la fois, pour donner la priorité au logique, on est donc tenté de définir d’abord le concept selon des échelles d’appréciation rationnelles, avant de se préoccuper de son existence réelle, et l’on est ainsi renvoyé d’une part à des théories nominalistes, d’autre part à des recherches empiriques pour essayer de rejoindre le réel à partir de ce nominalisme.

2. La conception nominaliste et les recherches empiriques

Le nominalisme de Max Weber

Si l’on ne part pas de la constatation qu’il existe des unités réelles constituant des classes pour ensuite analyser les critères qui les distinguent des autres unités sociales, on est amené à effectuer une démarche contraire à la démarche réaliste. En effet, c’est à partir de certaines situations sociales que l’on définit la classe comme l’ensemble des individus qui ont en commun telle ou telle situation, sans se soucier de savoir d’abord s’ils sont par là véritablement unis. Cette seconde manière de procéder est celle de Max Weber en particulier; la notion de «situation de classe» est le fondement de sa conception de la classe; elle l’amène à distinguer la classe de la communauté et à ne l’envisager que comme «la base possible de conduites communes».

Il reste à savoir quel est le principe essentiel de la situation de classe. On peut, selon Max Weber, distinguer dans toute société trois sortes de hiérarchies, qui correspondent respectivement à l’ordre économique, à l’ordre social et à l’ordre politique. La classe est déterminée par l’ordre économique, le statut de prestige l’est par l’ordre social et le parti l’est par l’ordre politique. Certes, il y a des rapports possibles entre les trois hiérarchies, mais elles ne sont pas toujours liées entre elles de façon nécessaire. Par exemple, le cas de la noblesse ruinée et celui des nouveaux riches montrent que la place des classes sociales ne correspond pas exactement à celle des groupes statutaires, c’est-à-dire des groupes de prestige, ces derniers se distinguant surtout par leurs modes de vie. La hiérarchie de prestige repose sur un consensus, et elle a quelque chose de subjectif, tandis que la hiérarchie économique range les individus en des classes selon des situations qu’on peut évaluer plus objectivement. Weber distingue trois genres de classes: elles peuvent être définies par la possession de la fortune, par l’acquisition ou par l’ensemble des situations de classes entre lesquelles les échanges sont aisés.

Les critères externes

La principale difficulté à laquelle on se heurte quand on entend par «classe» un simple ensemble d’individus ayant en commun une certaine situation sociale tient au fait que cette situation peut être définie selon des critères très différents, ceux-ci étant d’autant plus variables qu’ils sont établis de l’extérieur et non pas à partir d’une réalité donnée d’abord comme existant en elle-même. Ainsi, tandis que Max Weber fonde la classe sur la hiérarchie économique et la distingue du statut de prestige, d’autres sociologues ont tendance à substituer la notion de stratification sociale à celle de classe ou à réduire la seconde à la première, et définissent les stratifications par la réputation et le prestige. C’est à une interprétation de ce genre que conduisent les travaux de W. Lloyd Warner, pour lequel le meilleur moyen de reconnaître les classes dans une communauté donnée est celui qui consiste à étudier sur quels critères plus ou moins subjectifs se fondent les individus pour sélectionner les gens qu’ils fréquentent et qu’ils considèrent comme appartenant à la même classe qu’eux. Warner est ainsi amené à distinguer trois niveaux: supérieur, moyen et inférieur. En outre, il subdivise chacun d’eux en deux degrés (supérieur et inférieur), de telle sorte qu’il identifie six classes, telles que par exemple la classe supérieure-supérieure, la classe supérieure-inférieure, etc. Mais il rejoint le critère économique en notant que la fortune, jointe à l’ancienneté dans la communauté, est la principale source du prestige. Et, finalement, les individus se rangent par professions dans les différentes classes.

Or, comme l’a bien montré Weber, les échelles de prestige, celles de la fortune et celles des professions ne se recouvrent pas toujours les unes les autres de façon constante. Et, surtout, ce nominalisme dissout pratiquement la notion de classe au profit de la notion de catégorie économique ou de catégorie socio-professionnelle. Ainsi, on peut très bien classer les individus selon leurs revenus, mais en établissant dans cette échelle des tranches arbitrairement délimitées, ce qui ne désigne que des groupes artificiels. De même encore, on s’expose à faire de la classe une catégorie superflue lorsqu’on tend à la faire coïncider avec la profession, comme le fait par exemple Schmoller. Celui-ci pense que la division en classes est un effet de la division du travail et qu’elle a succédé, dans l’histoire des sociétés, à la division en groupes de parenté ou de localité. Certes, Schmoller fait appel en outre à d’autres caractéristiques: la culture, les intérêts communs, la conscience de la communauté, l’entretien de relations sociales; mais, dans la mesure où tout cela résulte directement de la répartition entre professions, la classe n’est rien d’autre qu’une catégorie socio-professionnelle, et l’on ne voit pas qu’elle puisse donner accès à une réalité.

Du nominalisme aux études empiriques

Ainsi, le nominalisme, auquel renvoyaient les difficultés du réalisme, doit se justifier à son tour par une certaine aptitude à donner quelque spécificité au concept de classe, et cela surtout en ouvrant la voie à des études empiriques.

Schumpeter

La théorie de Schumpeter marque un progrès par rapport à celle de Max Weber: Schumpeter se défend de faire de la classe sociale une simple collection d’individus ayant une même situation de classe, et insiste au contraire sur l’unité vivante qu’elle représente.

Les membres d’une classe, dit-il, ne se comportent pas de la même façon les uns à l’égard des autres que dans leurs rapports avec les individus des autres classes, et ce caractère ouvre la voie à des enquêtes du genre de celles qu’entreprenait Warner. D’autre part, les membres d’une classe ont des façons de vivre similaires, ce qui rend le concept opératoire dans les recherches sur le comportement et en particulier les modes de consommation. L’unité vivante de la classe peut également être saisie et mesurée objectivement par le nombre des mariages conclus en son sein, car cette unité se manifeste par une tendance à l’endogamie. D’autre part, selon Schumpeter, il faut, dans l’étude des classes, faire grande attention aux survivances, c’est-à-dire aux comportements qui s’expliquent, non par la situation actuelle, mais par une conjoncture passée et révolue. Il faut aussi, pour bien comprendre le phénomène social, s’attacher à voir comment se forment les classes et considérer que la cellule initiale qui compose la classe est plutôt la famille que l’individu. Il importe enfin de bien définir la fonction de chaque classe, car sa position dans la structure nationale dépend de la signification qui est attribuée à cette fonction et aussi de sa capacité à s’acquitter de cette fonction qui, elle-même, s’explique en partie, mais non exclusivement, par la profession. La fonction de la classe est à la fois économique et sociale.

On a pu reprocher à la théorie fonctionnaliste de Schumpeter de ne point fournir un moyen de distinguer la classe de la caste, de la corporation, du groupe professionnel, de la confrérie, qui ont également une fonction et présentent une unité. En d’autres termes, sa théorie ne tiendrait pas suffisamment compte de l’évolution historique des structures sociales globales et, en ce sens, elle n’échapperait pas, malgré ses principes réalistes, à plusieurs des inconvénients du nominalisme. Car, ainsi que le souligne Raymond Aron, les théories nominalistes tendent à faire de la classe, définie a priori, un élément de n’importe quelle structure sociale, tandis que le réalisme (celui de Marx et surtout celui de Gurvitch) lie la classe à un certain type de société, notamment à l’apparition de l’industrie, et en tout cas à une certaine forme des rapports économiques et sociaux.

Halbwachs

C’est sans doute à Maurice Halbwachs que l’on doit l’effort le plus résolu pour conserver le réalisme marxiste en l’élargissant aux perspectives empiristes ouvertes par le nominalisme. Halbwachs a d’abord bien vu que la conscience de classe était le critère fondamental de l’unité réelle de la classe. Mais, comme Durkheim, et contrairement à Lukacs, il se réfère à une conscience collective, en faisant intervenir aussi la mémoire collective, grâce à laquelle les classes subsistent à travers le temps. Il insiste aussi sur la liaison entre la notion de classe et celle de hiérarchie. Pour une classe, prendre conscience de soi, c’est se situer à un certain niveau social, et cette position est déterminée à la fois par l’opinion que les classes en ont et par celle qu’en a la société globale. Les deux principaux critères d’évaluation sont, d’une part, le degré de participation de la classe aux activités sociales essentielles, et, d’autre part, le niveau des besoins. Le premier de ces critères concerne la proximité plus ou moins grande par rapport aux foyers de la vie sociale et conduit par conséquent à des études sur la distance sociale. Si, par exemple, les ouvriers sont situés relativement bas dans la hiérarchie, c’est parce que leur travail les éloigne du foyer principal de l’activité et des responsabilités dans la société globale. On voit que ce critère proposé par Halbwachs n’est pas sans quelques analogies avec la notion marxiste d’«aliénation». Quant au second critère, celui qui concerne les besoins sociaux, Halbwachs y voyait le moyen de fonder des recherches empiriques et objectives, et il se rapproche plutôt de certaines études sociologiques américaines entreprises dans une perspective nominaliste. On est ainsi conduit à apprécier la situation sociale d’une classe par ses habitudes de consommation. Mais Halbwachs prend soin de dire que les besoins d’une classe ne sont pas sans rapport avec son rôle dans le processus de production. Il veut en réalité, par ce biais, étudier de quelle manière la situation de classe socialise les individus.

Le fait d’appartenir à telle ou telle classe impose des motifs d’action particuliers, ce qui crée des différences sociologiques réelles entre les individus appartenant à des classes différentes. C’est précisément dans les besoins que ces comportements sont particularisés de façon observable. Ainsi, comme l’a bien vu Veblen, les gens appartenant à la classe supérieure s’efforcent de montrer, par leur manière de se nourrir, de se loger, de s’habiller, qu’ils ont des loisirs. Au contraire, chez les ouvriers, il y a beaucoup moins d’écart entre les besoins corporels et les besoins psycho-sociaux que dans la classe bourgeoise. L’ouvrier consacre la partie de ses ressources qu’il n’utilise pas pour parer aux nécessités corporelles moins à la vie du foyer qu’à celle de la vie sociale en général. C’est pourquoi il y a moins de diversité et plus de solidarité dans la classe ouvrière.

Halbwachs n’a pas lui-même poussé très loin les enquêtes empiriques dont il a énoncé les principes. Mais il a du moins montré que l’on pouvait tenter de conserver l’indispensable réalisme fondé notamment sur la référence à la hiérarchie globale, voire sur la lutte des classes, ainsi que sur la conscience de classe et le rapport économique, tout en justifiant des considérations en apparence plus nominalistes – et qui d’ailleurs n’avaient pas échappé à Karl Marx – sur l’appréciation des rôles sociaux et sur les comportements, en particulier sur les attitudes de consommation. Il est vrai que ce cadre peut être très largement dépassé. On peut en effet envisager et l’on a effectivement réalisé des études empiriques sur divers comportements sociaux en rapport avec les différences de classe. Par exemple, on a examiné de quelle manière les différences se conjuguent avec les opinions politiques, avec les aptitudes culturelles, et même avec les maladies mentales.

3. L’identification des classes

On a vu quelles avaient été les hésitations de Marx lorsqu’il s’était agi pour lui d’énumérer les classes sociales. En fait, tout dépend à la fois du cadre social considéré et de l’utilisation que l’on veut faire de la notion. La première question qui se pose est donc de savoir s’il y a des classes sociales dans toute espèce de société. Selon Gurvitch, par exemple, ce concept n’a de sens que dans les sociétés industrialisées. Et, en vérité, Marx lui-même a parfois semblé se rallier à cette conclusion, tout en maintenant pour les sociétés préindustrielles la dichotomie exploiteurs-exploités. Ce qui est sûr, c’est que le système de production industrielle donne aux clivages et aux oppositions une réalité et surtout une signification sociologique plus nettes. On peut, d’autre part, se demander s’il est possible de prévoir si, dans une étape plus lointaine, les luttes de classes et même les distinctions entre classes disparaîtront. Selon Marx, on le sait, la société sans classe qu’il appelait de ses vœux ne devait pas supprimer immédiatement les catégories professionnelles, celles-ci ne pouvant être abolies que dans une société où les travaux et les biens seraient enfin distribués, non plus selon les aptitudes, mais selon les besoins.

S’il fallait décrire la situation des classes dans le monde actuel, on devrait sans doute faire une distinction entre les sociétés capitalistes industrialisées, les anciennes sociétés socialistes industrialisées et les sociétés en voie de développement. Dans les premières, on voit se modifier très rapidement les clivages. La classe dominante est plus difficile à repérer qu’autrefois, soit, comme l’a dit Koenig, qu’elle abandonne le devant de la scène pour s’insérer dans un système en apparence anonyme, soit, comme l’a montré Wright Mills, qu’elle mêle d’une manière complexe les pouvoirs politiques, militaires et économiques. La bourgeoisie se dissocie, semble-t-il, en une série de strates socio-professionnelles tout en s’homogénéisant d’après ses modes de vie en une classe moyenne qui, aux États-Unis par exemple, impose de plus en plus son modèle d’existence à la société globale. La classe paysanne est partout en pleine mutation et subit aussi l’influence de la civilisation urbaine, au point qu’elle perd peu à peu son identité. Quant à la classe ouvrière, tout en acquérant une conscience politique plus organisée, elle se diversifie au fur et à mesure que l’automatisation des usines et la technicité croissante des tâches font accéder au niveau de la classe bourgeoise inférieure un nombre croissant d’ouvriers hautement spécialisés, créant ainsi à la fois une aliénation aggravée et une plus grande attraction des modèles de la catégorie moyenne. Mais, surtout, plusieurs sociologues notent l’apparition de nouvelles classes, notamment celle des employés (les «cols blancs», qui, selon la description de Wright Mills, sont plus aliénés encore que les ouvriers, mais se situent à un autre niveau dans la hiérarchie de prestige), celle des «vedettes» (qui se confondent, dans les modes de vie, avec la classe privilégiée, mais sans avoir la même situation dans les systèmes de pouvoir) et la classe des intellectuels (qui, comme l’a vu Mannheim, est ouverte sur la société globale et reste freischwebend , c’est-à-dire libre de se placer au-dessus des contingences de classe). On note aussi l’apparition d’une catégorie que certains voudraient (malgré les difficultés méthodologiques) considérer comme une sorte de classe: celle des «jeunes». Enfin, il existe aussi un sous-prolétariat qui, de plus en plus, est constitué par des éléments émigrés du Tiers Monde ou par des catégories mal intégrées dans les faubourgs. C’est à ce nouveau Lumpenproletariat que s’appliquent les analyses d’Oscar Lewis sur la «culture des pauvres».

Avant de revenir en droit ou en fait aux règles de l’économie de marché, les sociétés de type socialiste connaissaient une situation complexe résultant à la fois des progrès de l’industrialisation, de la persistance des anciennes classes et de l’apparition de nouvelles hiérarchies qui, sans prendre la consistance des classes, n’en constituent pas moins des clivages sociaux importants.

Quant au Tiers Monde, généralement marqué par les effets de la décolonisation, il présente un aspect encore plus complexe et plus mouvant de ce point de vue. L’industrialisation y fait surgir des classes au sens classique du mot, mais dans un contexte encore partiellement archaïque.

Comme beaucoup de notions sociologiques, celle de classe sociale est aujourd’hui sérieusement mise en question, étant, de plus en plus, écartelée entre un réalisme qui doit sans cesse réajuster ses critères d’identification à des situations mouvantes et un nominalisme qui tend à la dissoudre au profit d’une stratification fondée sur l’observation des comportements ou sur des échelles quantitatives, et qui, de la sorte, aboutit plutôt à définir des catégories socio-professionnelles. Cependant, les situations conflictuelles font apparaître à la fois la réalité vivante et la justification méthodologique des classes sociales. Ce concept reste donc opératoire, dans la mesure où il peut être constamment ajusté à des contextes divers, et c’est pourquoi il débouche souvent sur des études concernant la mobilité sociale. Il est important, en effet, d’évaluer le degré de rigidité des classes sociales, de saisir les tendances qui s’y manifestent vers une transformation, de savoir quels sont les facteurs qui tendent à les consolider ou à les faire évoluer. Ainsi, même lorsqu’on met en cause les classifications établies, les classes sociales, comme structures significatives et comme éléments de stagnation ou de transformation, sont encore les cadres d’une recherche sociologique permettant de mieux comprendre le devenir des sociétés globales.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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